Jeudi 13 mars 2008
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14:52
Comme tous les dimanches, je me fait chier. Je regarde la journée passer, la boule au ventre, jusqu'au moment de me coucher. Car lundi, y a école. Enfin, le boulot.
Alors, histoire de reculer le plus possible le passage à la guillotine, j'égrène les heures, je m'emmerde le plus possible pour que ça ne passe pas vite. Ça marche, tous les
dimanches, je me fais bien chier. Je pourrais faire plein de trucs, voire m'amuser, mais du coup je ne verrai pas passer la journée et je me retrouverai au lit en flippant que c'est déjà fini, et
que demain je retourne en classe. Enfin, au boulot. Du coup, j'ai tranché : mieux vaut s'emmerder durant un long dimanche que s'éclater et se réveiller au bureau. Dehors, il m'arrive de croiser des
inconscients qui semblent prendre du plaisir à flâner : savent-ils qu'ils sont à deux doigts du lundi ? J'imagine que s'ils le savaient, ils péfèreraient rentrer chez eux et arrêter cette salope
d'horloge qui se marre de plus en plus fort au fil des heures. L'hiver, c'est carrément l'horreur, la journée se limite à une poignée de minutes, le soleil fait la grasse matinée et à seize heure
c'est déjà merdique monday. Le dimanche me fait penser à ces gens qui lisent le journal dans l'avion, cool, décontractés malgré les turbulences, mais qui ne tournent jamais les pages de leur
canard, paralysés par la peur. Moi, c'est le dimanche que je suis en mode pause : immobile au milieu d'une journée qui défile plus vite qu'un Mirage.
Comme tous les gamins de la terre, du moins scolarisés, j'attends un miracle : l'école qui a crâmé, le prof de maths qui tombe malade, une bonne angine qui me clouerait au lit, une
grève des transports en commun, un peu de pitié de ma maman qui me ferait un mot d'absence. Après tout, s'il y a bien un jour où les miracles peuvent arriver, c'est bien le jour du seigneur. Faut
croire que son dimanche à lui est tout aussi merdique, car il ne m'arrive pas souvent de sécher la rentrée.
Par Ben
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Jeudi 13 mars 2008
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14:49
La chirurgie plastique, j'ai toujours pensé que ça n'existait que dans les magazines people... jusqu'à ce que j'y ai recours. Un coup de feutre sur la figure, deux, trois coups de
scalpel et quelques points de suture après, me voilà en couverture à côté des rombières "botoxés" et des mamies siliconées. Je change de monde et intègre le club dé(b)ridé des poupées sans âge, qui
ne peuvent plus rigoler de peur de tout faire péter. Je me dis qu'il y a pire : on parlera Botox et changement de bonnet autour d'une Vittel sirotée à la paille, on applaudira (enfin, pas trop
fort) les progrès de la chirurgie réparatrice (ah, quel bonheur d'avoir un docteur qui bricole !), l'ouverture des cliniques pour chiens, afin de remodeler le museau de Princesse ou de raccourcir
les teckels, histoire de les faire tenir dans un Kinder. Et puis, on gueulera un bon coup contre cette société qui se laisse aller et s'enlaidit sans lutter. Merde, aujourd'hui, un petit gommage de
rides, c'est torché le temps de boire son thé. Bref, avec les Botox Babies, on se fera des réunions Tupperware - ben oui, on reste dans le plastique - et on se montrera nos cicatrices. Avec à
chaque début de séance, ce leitmotiv scandé les yeux grands plissés : "le bonheur, c'est simple comme un coup de scalpel".
C'est avec ces images de Beverly Hills que je suis allé à ma Bloc party. Ma toute première. Ça m'a rappelé toutes les boums foireuses de mon adolescence, où je devais pourparler avec
ma copine toute l'après-midi pour un malheureux tripotage de poitrine. Avec la chirurgie, au premier rendez-vous, on se retrouve à poil.
Sans rentrer dans les détails thérapeutiques - "c'est un synonyme d'esthétique ?" me demanderont affolées mes copines de club -, je me suis fait enlever une tâche de naissance
qui glandait sur mon front jusqu'au jour où elle a décidé de voir du pays. La menace Gorbatchev planait, il a fallu l'éliminer. Entre le laser du dermato et le scalpel du chirurgien - Dark Vador ou
le Docteur Ross -, j'ai opté pour le plus tranchant et me suis mis à la mode américaine. Sauf que cette petite boule rouge qui me donnait des allures de sapin de Noël, je l'aimais bien ! Ok, elle
faisait peur aux enfants qui n'osait pas la toucher et étonnait mes potes qui m'ont demandé durant vingt ans pourquoi j'avais toujours un bouton sur le front, mais pour moi, c'était un signe
particulier que j'avais appris à aimer. Une sorte de troisième œil, rouge certes, qui permettait de nous différencier mon frère jumeau et moi au premier regard. Bref, cette tâche n'en était plus
une.
Le chirurgien m'a scalpé en dix minutes. Même pas drôle. Déjà, lors de la consultation deux semaines avant, le docteur sentait qu'il allait s'emmerder : en ouvrant son tiroir pour en
sortir ses lunettes, il regarda désolé quatre, cinq boules de silicone qui gélatinaient au milieu des seringues. Sueur froide, je m'imaginais me réveiller le front tout propre, mais avec une
nouvelle paire de nichons XXL, en guise de lot de consolation. Sûr que ça aurait moins dérangé que mon petit angiome frontal...
Par Ben
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Jeudi 13 mars 2008
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14:47
L'informatique, c'est génial... quand ça marche. Quand ça "bugue", c'est la fin du monde. On peut poser les stylos et rentrer pleurer à la maison, il n'y a plus rien à faire, c'est
la cata, le chômage technique, la boîte peut fermer et
le monde s'écrouler : l'info ne circule plus. Respect pour les employés du siècle dernier qui n'avaient pas d'internet, d'intranet, de mail, de réseau, mais qui se démerdaient quand même. Ok, il y
avait le téléphone et d'autres trucs poussiéreux, genre fax ou minitel, mais quand même fallait pas être pressé. Aujourd'hui, ça dépote, mais il suffit d'une coupure de réseau (ou tout simplement
de courant) pour que l'on soit tous à poil. Dans les rédactions, certains dinosaures, la bougie à la main, sautent sur l'occasion pour raconter leurs histoires de desk moyenageuses, la belle épopée
du fil AFP, les coups de téléphone donnés à la sténo, "le bon temps" gamin, celui des baroudeurs plein de jus, pas des blogeurs boutons et pus. Les baveux rappellent que les journalistes existaient
bien avant le Net. Mouais, pour un peu, ils relanceraient un élevage de pigeons voyageurs dans le bureau du rédac' chef. On appellerait ça un desk volant, le bureau des pigistes ou des envoyés
spéciaux. Ça aurait de la gueule en bas de l'article : "en direct de Bagdad, Gilles Baroud et sa volaille". Le plumitif et son plumeux. Donc, après des heures de vol et d'un dangereux
ball-trap, l'oiseau-infos arriverait claqué sur l'air d'atterissage de la rédac', on retirerait le papier tout déguelasse de sa patte - il faut le savoir : en vol, un pigeon a tendance à se chier
sur les pieds -, editing, maquette, avant que le piaf - payé non pas à la pige, mais à la graine - ne vienne corriger son article par quelques coups de becs sur les coquilles, et départ fissa chez
l'imprimeur. Des pigeons dans les canards, certains vont dire que la presse bat de l'aile, mais eux au moins n'ont jamais de problèmes de mulot. L'informatique, le pigeon s'en fout comme de sa
première fiente.
Bref, elle est belle l'histoire de papy rédac', mais on préférerait qu'il nous bricole plutôt le computer.
Par Ben
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Jeudi 13 mars 2008
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14:42
La valise vit une révolution, elle s'est équipée de roulettes. Ok, ça ne fait pas rêver, mais ça a changé la vie de ses utilisateurs, fatigués, lassés, cassés à force de trimballer
depuis des siècles leur vie dans des cubes intransportables. Porteurs, malles, valoches, sac-à-dos, de voyage, vanity, trousse, en cuir, toile, plastique, et même en carton-de Souza etc., l'homo
feignatus n'a cessé d'améliorer et de miniaturiser le machin. Tout ça pour son confort. Ben oui, c'est déjà assez fatiguant comme ça les voyages, si en plus il faut tracter ses 50 kilos de slips. A
défaut de voyager léger, les roulettes donnent l'impression que ça glisse, dixit les cerveaux de chez Samsonite.
La valise, aujourd'hui, on ne la porte plus, on la tire. Pire, on la traîne comme un boulet, à en croire la bonne ambiance qui règne aujourd'hui dans les gares et les aéroports. Pas facile de
zigzaguer dans ces chenils high tech où les voyageurs se baladent avec leurs valises en laisse. Donner un coup de latte à l'objet équivaut à donner un coup de pied au cul de son propriétaire. Par
contre, si vous vous faites rouler sur les pieds, pas d'excuse, c'est pas moi, c'est ma valise. Bah, ce n'est pas important car aujourd'hui, on transite plus vite. Surtout ne pas perdre de temps
dans les transports histoire d'en profiter au maximum durant les vacances ; le temps est compté, la valise se profile.
Elle vit bien cette valise, ça roule pour elle, elle rénifle le cul de sa copine de devant, certaines se montent dessus, d'autres se rentrent dedans - la priorité connard ! Les vieilles valoches
ont des poches sous les yeux et crissent des pneus, les jeunes glissent et se la pètent prêt-à-tirer Vuitton. Les valises vivent en meute et se font la malle quand un crevard de sac-à-dos radine,
tout dégueu, dégoulinant de lanières rongées. L'internationale de la roulette a changé la donne et il faut bien s'y faire : le voyageur marche au pas des roulettes, le nez dans la valoche de son
voisin, seul au monde au milieu de la foule. C'est dur à écrire, mais il y a plus con qu'une valise, il y a celui qui la tire.
Par Ben
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Vendredi 22 février 2008
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21:15
J'aime bien mon psy.
J'ai l'impression que lui seul me comprend, ce qui justifie mes séances. Les séances, ce sont des moments privilégiés où le patient se pose et s'assoit sur sa vie en s'allongeant sur le divan. Se
tasser pour s'élever : il s'agit d'appliquer la théorie de Darwin à l'envers. L'envers me parle beaucoup. Du coup, j'en parle à mon psy, qui lui a pour rôle de remettre tout ça à l'endroit. Ou d'un
travers suffisamment stable pour me permettre de ne pas être bancal. Là, on est en plein dans le sujet...
Donc, j'ai rendez-vous avec mon psy tous les mardis, une fois par semaine (j'ai refusé d'augmenter les doses). Sauf quand il part en voyage, ou que je pars en vacances. Ou quand j'oublie la séance,
ce qui arrivait régulièrement jusqu'à ce qu'il me fasse payer ces séances buissonnières. Donc, toutes les semaines, c'est le même rituel, nous avons une "date" à heure fixe, minutée, toujours au
même endroit, entre quatre yeux. Il m'ouvre, je m'allonge et je m'épanche. Comme deux vieux amants. Sauf qu'il m'en coûte 30 euros la demi-heure, et là le parallèle devient plus crapoteux.
Ni homme, ni femme, le psy est une sorte d'image rassurante, affublée d'un gilet en laine, d'une barbe grisonnante de vieux sage, d'un tailleur et de jambes croisées. En parlant d'images, le mien
abuse des paraboles pour tenter de me faire comprendre certaines zones obscures. Souvent, un air abruti l'incite à changer de métaphore, avant de dire carrément les choses. Oui, il arrive qu'un psy
psychote. Le lui dire ne serait pas très fair-play, mais je ne paie pas pour repartir plus paumé qu'en arrivant. C'est dans ces moments de grand silence qu'on se pique d'analyser son psy, "merde,
il débloque là... pourquoi il me parle de ça ?". Dans ces cas-là, j'ai une botte secrète : je lui pose des questions sur son métier d'analyste, sur lui, sur des cas compliqués - je me considère
comme une récréation pour lui -, bref j'inverse les rôles. C'est en général à ce moment-là qu'il "gongue" la fin de la séance.
Par Ben
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Vendredi 22 février 2008
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21:14
Dans les petites villes de province, on aime tailler le bout de gras. Scène vue un dimanche matin, chez le buraliste de Volvic, charmant bourg coincé entre les volcans d'Auvergne.
La messe terminée, les habitants se retrouvent au café ou à la boulangerie pour la baguette et quelques commérages. Chez le buraliste, c'est l'affluence des grands jours, il y a même la queue
pour passer à la caisse. Il faut dire qu'une mamie perturbe le rythme nonchalant mais régulier de la queue. Il est question du montant minimum pour payer en carte bleue, soit 20 euros. Malgré
tous ses journaux, son Télé 7 Jours, deux timbres que le patron doit lui coller sur les enveloppes et tout un pack de gratte-gratte, la grand-mère arrive péniblement à 17 euros. Manque trois.
“Trois, comment ?!” Comme elle répète qu'elle est dure de la feuille, le patron s'échine à lui détailler la somme ; elle sort son sablier et picore deux-trois merdes pour gonfler la note. Un
gratte-gratte par ci, manque deux, un Millionnaire par là, manque un, et euh...
un morpion à un euro. Bingo, 20 euros ! Tout le monde est content, le patron prépare la petite pochette ; dans la queue, les sourires sont revenus, on attend la chute de mamie Keno.
- Non, parce qu'en général, c'est à partir de 15 euros...
La bombe est lâchée.
- Chacun fait ce qu'il veut, réplique le buraliste qui s'attendait à une vacherie, sans décoller le nez de sa caisse.
- Je posais une question monsieur, parce que certains commerçants sont à 15 euros, c'est plus facile pour les gens...
- Oui, mais ici, c'est 20 euros, c'est marqué sur la caisse !
- Si on peut plus poser de questions...
Le joyeux ping-pong dure deux trois minutes, et rapidement, c'est la contagion : dans la queue, une grand-mère vient à la rescousse de Mamie Visa contre le voleur de retraite, tandis que des
messieurs leur tombent dessus pour qu'elles aillent jacter ailleurs. Les volcans se sont réveillés. Finalement, ça se calme et chacun retourne chez soi, non sans rouspéter. Mamie Danielle, elle,
est déjà dehors et snobe le distributeur de billets, avant de s'attaquer au boucher.
Par Ben
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Vendredi 22 février 2008
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21:14
Ou bouclage. C'est un synonyme dans le journalisme.
Le bouclage se passe donc de nuit : quand vous dormez, nous bouclons ; quand, dans la journée, vous travaillez, nous bouclons. Bien obligés ! car nous devons
respecter la "dead line", une sorte de rendez-vous macabre avec l'imprimeur. En cas de retard, c'est la mort promise. Dans les faits, les retards sont coutumiers, ce qui entraîne celui de
l'imprimeur, qui à son tour, se fait flinguer par les NMPP, qui répercutent le délai mortel dans la distribution des magazines... Qui arrivent finalement avec trois jours de retard dans les
kiosques. Emmerdant pour un quotidien... Je doute que les lecteurs de notre magazine trimestriel s'en rendent compte. Retard ou pas, la nuit, nous courons derrière le temps, martelons nos claviers,
martyrisons nos mulots, le tout avec la "dead line" en ligne de mire et la bonne humeur communicative des gens qui ont des cernes jusqu'au pied. Petites boîtes, petits staffs, petites nuits.
Dans ma rédaction, nous passons notre vie à boucler, conformément à la définition de la boucle. Du coup, le fondement des heures sup' a explosé, laissant la place à ces nocturnes exceptionnelles,
qui se sont finalement banalisées. L'avantage est évident : nous n'avons pas besoin de compter nos heures sup', ce qui réclame quelques notions de mathématiques et d'âpres négociations entre les
syndicats - quand ils existent - et le patronat. Pour les insomniaques ou les célibataires, la nocturne permet également d'avoir un semblant de vie sociale. Autre avantage : la boîte est vide, ce
qui vous laisse la possibilité de taper un foot avec la poubelle du collègue, de gueuler des horreurs en toute impunité ou de surfer sur les sites de cul au frais du boss.
Selon l'adage, la nuit tous les chats sont gris. C'est vrai, le "nocturneux" n'a pas meilleur teint. Mais au moins, il rentrera dormir la consience tranquille. C'est peut-être pour
tout cela, qu'entre collègues, on ne dit pas "travailler de nuit", mais "se faire une petite nocturne". Comme s'il s'agissait d'une virée sympathique entre potes. Ok, la nocturne n'est pas
vraiment désagréable, on n'a pas l'impression de bosser, ou alors de manière plus détendue - c'est sûr qu'à 5h du matin, les pieds sont sur la table et les doigts dans le nez. Après minuit, les
réflexions sont vaseuses, les blagues bien lourdes, les gestes au ralenti, une vague impression de flotter. Lent du bulbe, mou de partout, comme à la maison, mais au bureau. Finalement, la
nocturne, c'est la maison de ceux qui n'en ont plus.
Par Ben
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Vendredi 22 février 2008
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Il y a deux types de mamies : celles à chats et les mamies teckel. Les premières ont fait de leur maison des chenils pour meute de félins abandonnés ; dans le voisinage on se méfie
un peu de ces grand-mères, elles aussi abandonnées, qui fréquentent autant de moustachus. Les enfants, ne traînez pas vers la maison de la sorcière ! On craint le jour où on la retrouvera dévorée
par ces mignons petits prédateurs, qui n'auront pas eu la patience d'attendre leur ration de whiskas.
Les secondes vivent dans nos rues. On les croise sur les trottoirs, tirées par leur teckel - je ne mets pas de pluriel, cela pourrait être dangereux pour
elles -, courant, enfin trottinant, derrière leur chien. A se demander qui est en laisse ? En réalité, chacun tire dans son sens et tente d'imposer sa volonté à l'autre à travers le choix de la
balade, un peu comme quand, la nuit, on tire la couverture à soi. Mamie Teckel, elle, le fait en pleine rue. Parfois en robe de
chambre.
N.B : par teckel, je n'entends pas le pedigree mais le genre canin, une niche fourre-tout composée de tous les chiens rase-mottes et caractériels, les caniches, yorkshires etc., dont le gabarit est
proche de celui du rat et les comportements calqués sur ceux des Gremlins.
On le sait, la rue est pleine de dangers, Mamie Teckel en représente un. Quand vous la croisez, changez de trottoir, sinon vous risquez la morsure du molosse des bacs à sable. Voici le mode
opératoire : l'agression débute par des cris stridents du Teckel - certains parlent d'aboiements -, vous ne savez pas quelle mouche l’a piqué mais lui va bouffer le mollet. Surtout, ne donnez pas
de coup de godasse à la bestiole pour vous libérer, la légitime défense, ça ne marche que dans les séries télé. Ne perdez pas non plus votre temps à demander une explication, un chien ne parle
pas.
Le deuxième risque est d'ordre sanitaire, vous l'avez sûrement chopé : la merde de chien. Habitués à marcher en regardant vos pompes, vous arrivez en général à l'éviter. Mais quand de retour de
vacances, vous avez appris à vous balader en levant le nez, splaaaachhhh, c'est la figure façon Holliday on shit assurée ! Du coup, après avoir gueulé un bon coup en vous essuyant les
baskets, vous reprenez la route le pif dans les godasses, et là, Boum, c'est le coup de boule dans un panneau de signalisation ou l'empalement dans une bitte de stationnement.
C'est pour éviter ce genre d'impairs qu'une loi oblige les propriétaires de chiens à ramasser les excréments de leurs tamagochis à poils. Mais dans les faits, comment voulez-vous que Mamie Teckel
soit propre ? Elle doit se baisser malgré sa sciatique, puis se relever sans rester bloquée. Elle doit ensuite établir une stratégie vitale : quelle main sacrifier ? Car il faut bien lâcher soit la
canne, soit la laisse, pour attraper la pépite de la princesse. Bref, plutôt que de jouer les funambules, Mamie Teckel passe son chemin l'air de rien, en rouspétant faussement sur la bestiole,
"Rooohhhh quelle petite cochonne ! C'est pas bien". S'il vous prend la folie de lui faire quelque reproches, elle s'excusera en vous faisant l'inventaire de ses rhumatismes, tout en vous tendant un
petit sachet plastique. Avec un petit sourire en guise de pièce...
Par Ben
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Vendredi 22 février 2008
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Putain de voix off
qui tourne en boucle dans le cerveau... "Il faut toujours écouter son intuition". C'est en général après une gaffe ou un mauvais choix que cette petite phrase pointe le bout de son nez,
sournoisement. Sous couvert de vous consoler et de vous donner du cœur à l'ouvrage pour la prochaine fois, c'est une sanction qui tombe : "ça t'apprendra, blaireau..." Non seulement parce que tu as
raisonné de travers, mais en plus parce que tu n'as pas eu de flair. Le "toujours" en rajoute une louche : "comment ça, tu ne le savais pas ?" Mais, ce n'est pas grave, la prochaine fois, tu
écouteras ton intuition. Sauf que cette chose-là, à force de l'entendre à chaque fois qu'on se plante, de la voir planer insidieusement autour de soi, rôder autour de ses choix, elle en devient
menaçante. L'intuition traîne de la voix, comme une sorcière rabougrie ou une petite vieille qui prépare une vacherie.
Ecouter son intuition, c'est prendre conscience que l'on peut faire une connerie avant même de la faire. Beaucoup sont persuadés qu'ils en sont tout près, ou que la peau de banane sur l'énorme
boulevard, là, c'est forcément pour sa pomme. Un psy rétorquerait, "C'est aussi se dire que l'on va réussir". Ok, sauf que si je pensais de la sorte, je ne consulterai pas. De plus, en imaginant
qu'on ait fait le bon choix, faudrait être con pour avouer que c'était au petit bonheur la chance, qu'on a simplement écouté une voix off qui disait : "Cours Forest, cours !" Bref, l'intuition, y a
rien de pire. Le plus humiliant dans cette histoire de voix intérieure qui tracerait la voie - certains parlent de petit doigt, je suis mal barré les miens ne quittent jamais mes poches - c'est de
penser qu'on se met soi-même dans la merde. Exemple téléphoné : "Vas-y mec, décroche le combiné, c'est certainement une bonne nouvelle !" Un emmerdeur pour le boulot...
Dix minutes plus tard, deuxième sonnerie. Encore un numéro inconnu. Là, pas con, on décroche pas. Le même numéro s'affiche, une fois, deux fois, l'intuition pointe le bout de son nez ; le gars
insiste, l'intuition sifflote, salope, on tourne autour du portable, ça sonne de plus en plus fort, qui c'est putain ?, ça démange le cerveau et CLAC ! on décroche : "MERDE, QUOI ENCORE ?" Prise de
tête, prise de bec. On n'entend déjà plus l'interlocuteur, mais une bande qui défile :"putain, si je m'étais écouté..."
Frère schizopathe, l'intuition est plus forte que toi, et le monde rempli de peaux de banane.
Par Ben
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Vendredi 22 février 2008
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Une semaine après le Paris-Bayonne, je suis encore dans le train. Mon train-train. Un Corail cette fois. Ça n'a rien à voir. C'est une autre allure, un autre temps, un autre monde,
même s'il est siglé SNCF. Avec un peu de chance, dans les couloirs, on peut encore tomber nez à nez sur l'ancien logo de l'entreprise, typo années 50, un retour aux sources du rail qui fait
plaisir. On s'imagine dans les vieux trains couchette, façon Orient Express, quand la SNCF faisait office de voyagiste de luxe. A cette époque, le trajet en train était un voyage à lui seul, le
coup de sifflet qui marquait le début des vacances. Donc, je suis dans une relique. A l'image de la superbe plante marine qui déserte les récifs, le Corail vit ses dernières heures, lamentablement
mis à l'index au profit du top caréné et tout technologique TGV. Corail, le Cosette de la SCNF. J'ai donc de la chance de monter à son bord, d'entendre le souffle du dernier des Mohicans
mécaniques, et de me taper les quatre heures de tape-cul pour faire Paris-Clermond. Clairement, je suis ailleurs. Je suis un Indien qui prend en chasse le cheval de fer pour scalper ces putains de
visages pâles qui ont défoncé mes vertes prairies et fait fuir mes hamburgers de bisons. Ou alors Ronald Biggs, le dernier braqueur de tortillard, héros des temps modernes qui a largement mérité
toutes les liasses et les montres piquées sur le Glascow-Londres en 1963. Je pense aussi à Jesse James, à Billy the Kid, aux Dalton, bref aux desperados façon Unlucky Luke. Au moment où je décide
solennellement de me rebaptiser Lucky Ben et de monter mon possee de vilains (ami, veux-tu être mon Averel ?), je m'aperçois que dehors, le paysage défile à vitesse Corail, c'est-à-dire perceptible
à l'œil humain. Les plaines, les montagnes ne sont pas des traits continus, des flèches bigarrées qui n'atteindront jamais leurs cibles, mais... des plaines et des montagnes. On peut alors regarder
au loin s'il n'y a pas quelques indiens.
Par Ben
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