Dans les petites villes de province, on aime tailler le bout de gras. Scène vue un dimanche matin, chez le buraliste de Volvic, charmant bourg coincé entre les volcans d'Auvergne.
La messe terminée, les habitants se retrouvent au café ou à la boulangerie pour la baguette et quelques commérages. Chez le buraliste, c'est l'affluence des grands jours, il y a même la queue
pour passer à la caisse. Il faut dire qu'une mamie perturbe le rythme nonchalant mais régulier de la queue. Il est question du montant minimum pour payer en carte bleue, soit 20 euros. Malgré
tous ses journaux, son Télé 7 Jours, deux timbres que le patron doit lui coller sur les enveloppes et tout un pack de gratte-gratte, la grand-mère arrive péniblement à 17 euros. Manque trois.
“Trois, comment ?!” Comme elle répète qu'elle est dure de la feuille, le patron s'échine à lui détailler la somme ; elle sort son sablier et picore deux-trois merdes pour gonfler la note. Un
gratte-gratte par ci, manque deux, un Millionnaire par là, manque un, et euh...
un morpion à un euro. Bingo, 20 euros ! Tout le monde est content, le patron prépare la petite pochette ; dans la queue, les sourires sont revenus, on attend la chute de mamie Keno.
- Non, parce qu'en général, c'est à partir de 15 euros...
La bombe est lâchée.
- Chacun fait ce qu'il veut, réplique le buraliste qui s'attendait à une vacherie, sans décoller le nez de sa caisse.
- Je posais une question monsieur, parce que certains commerçants sont à 15 euros, c'est plus facile pour les gens...
- Oui, mais ici, c'est 20 euros, c'est marqué sur la caisse !
- Si on peut plus poser de questions...
Le joyeux ping-pong dure deux trois minutes, et rapidement, c'est la contagion : dans la queue, une grand-mère vient à la rescousse de Mamie Visa contre le voleur de retraite, tandis que des
messieurs leur tombent dessus pour qu'elles aillent jacter ailleurs. Les volcans se sont réveillés. Finalement, ça se calme et chacun retourne chez soi, non sans rouspéter. Mamie Danielle, elle,
est déjà dehors et snobe le distributeur de billets, avant de s'attaquer au boucher.
Ou bouclage. C'est un synonyme dans le journalisme.
Le bouclage se passe donc de nuit : quand vous dormez, nous bouclons ; quand, dans la journée, vous travaillez, nous bouclons. Bien obligés ! car nous devons
respecter la "dead line", une sorte de rendez-vous macabre avec l'imprimeur. En cas de retard, c'est la mort promise. Dans les faits, les retards sont coutumiers, ce qui entraîne celui de
l'imprimeur, qui à son tour, se fait flinguer par les NMPP, qui répercutent le délai mortel dans la distribution des magazines... Qui arrivent finalement avec trois jours de retard dans les
kiosques. Emmerdant pour un quotidien... Je doute que les lecteurs de notre magazine trimestriel s'en rendent compte. Retard ou pas, la nuit, nous courons derrière le temps, martelons nos claviers,
martyrisons nos mulots, le tout avec la "dead line" en ligne de mire et la bonne humeur communicative des gens qui ont des cernes jusqu'au pied. Petites boîtes, petits staffs, petites nuits.
Dans ma rédaction, nous passons notre vie à boucler, conformément à la définition de la boucle. Du coup, le fondement des heures sup' a explosé, laissant la place à ces nocturnes exceptionnelles,
qui se sont finalement banalisées. L'avantage est évident : nous n'avons pas besoin de compter nos heures sup', ce qui réclame quelques notions de mathématiques et d'âpres négociations entre les
syndicats - quand ils existent - et le patronat. Pour les insomniaques ou les célibataires, la nocturne permet également d'avoir un semblant de vie sociale. Autre avantage : la boîte est vide, ce
qui vous laisse la possibilité de taper un foot avec la poubelle du collègue, de gueuler des horreurs en toute impunité ou de surfer sur les sites de cul au frais du boss.
Selon l'adage, la nuit tous les chats sont gris. C'est vrai, le "nocturneux" n'a pas meilleur teint. Mais au moins, il rentrera dormir la consience tranquille. C'est peut-être pour
tout cela, qu'entre collègues, on ne dit pas "travailler de nuit", mais "se faire une petite nocturne". Comme s'il s'agissait d'une virée sympathique entre potes. Ok, la nocturne n'est pas
vraiment désagréable, on n'a pas l'impression de bosser, ou alors de manière plus détendue - c'est sûr qu'à 5h du matin, les pieds sont sur la table et les doigts dans le nez. Après minuit, les
réflexions sont vaseuses, les blagues bien lourdes, les gestes au ralenti, une vague impression de flotter. Lent du bulbe, mou de partout, comme à la maison, mais au bureau. Finalement, la
nocturne, c'est la maison de ceux qui n'en ont plus.